Pour les jeunes profs, difficile de définir la laïcité

« Les valeurs républicaines : on ne sait pas trop comment s’y prendre. » Le constat d’Arnaud, 27 ans, professeur d’EPS dans un collège de La Courneuve semble résumer la situation des jeunes enseignants. Face aux questionnements de leurs élèves sur des notions comme la laïcité, la liberté d’expression ou encore la fraternité, ils sont souvent restés muets. Difficile d’expliquer des notions aux plus jeunes qu’on a déjà du mal à définir. Une situation dénoncée par ceux qui sont confrontés au terrain tous les jours.

Quand la déflagration des attentats a atteint les écoles, les professeurs se sont retrouvés en première ligne. Particulièrement les plus jeunes, envoyés dans les zones d’éducation prioritaire. S’ils savaient quoi dire à leurs proches et à leurs enfants, ils ont hésité devant leurs classes. Comment expliquer l’horreur à ses élèves sans les choquer ? Comment leur faire comprendre que la Nation française toute entière était touchée ? Pris entre leur devoir pédagogique et leur peine, ils ont craint d’être débordés ou de sortir de leur rôle et sont parfois restés interdits. Car les professeurs sont investis d’une mission : transmettre les valeurs de la République. Pas si simple face à des enfants de cultures différentes. « On nous dit bien peu sur la laïcité et les valeurs républicaines durant notre formation, » se désole Julie, une enseignante de 27 ans qui officie à Montrouge. Alors quand les questions ont fusé dans cette école primaire qui accueille de nombreux enfants de familles musulmanes, elle s’est sentie démunie. Bien loin des nouveaux hussards que la République attend. Hésitante, comme Arnaud, professeur d’EPS depuis deux ans. « Les valeurs républicaines semblent couler de source. Mais en vérité on ne sait pas trop comment s’y prendre. » Le jeune homme souhaiterait être guidé, mais en vain.

Comme si les formateurs des professeurs avaient renoncé à défendre la laïcité

« Cela fait 20 ans que les nouveaux enseignants n’ont plus de formation pédagogique en termes de valeurs» , s’insurge Georges Papazoff, maître-formateur à l’Université Paris 10. « Cela fait des années qu’on ne défend plus les principes de la République.» Pendant quatre ans, il a tenté de sensibiliser les futurs enseignants à l’importance de l’instruction civique des élèves. Mais ce module a été supprimé l’an passé. Désormais, il milite pour une refonte totale du fonctionnement des classes, qui devrait mettre en avant la mixité sociale, l’égalité garçons-filles, la gratuité de l’enseignement, ou encore la laïcité. Selon l’ancien instituteur, il y aurait deux façons de définir cette dernière : comme anticléricalisme (tel que l’exprimaient les caricaturistes de Charlie Hebdo) ou comme le fait que « dans la République, tout le monde puisse exercer sa foi librement à partir du moment où elle relève du domaine de la sphère privée.» Mais Georges Papazoff enseigne plutôt une laïcité neutre et bienveillante : « Chaque personne devrait avoir le droit de prendre des jours de congé pour des raisons religieuses. » Pour lui, la République française n’est pas suffisamment émancipée de son histoire chrétienne.

C’est pourquoi le formateur affirme que l’enseignement de l’histoire est essentiel dans la formation des jeunes professeurs car « l’école est envahie par l’ignorance. Les enseignants eux-mêmes sont mal formés. » S’ils avaient plus de connaissances, ils seraient plus à même de transmettre les concepts de liberté, égalité, fraternité, laïcité, démocratie. Mais pour cela, « Les profs doivent eux-mêmes incarner ces valeurs pour les faire passer, martèle-t-il. Le tout c’est que les pratiques soient républicaines, il faut que la classe redevienne une démocratie pure. Parce que l’école n’est pas une colo ni une famille, c’est une mini-république. » Mais devant l’ampleur du sujet, les jeunes enseignants comme les plus chevronnés se replient sur le programme académique. Quitte à faire une croix sur leur mission d’éducateurs civiques.

« La laïcité ce n’est pas l’oubli des croyances. »

Face au désarroi du corps enseignant, les autorités se sont saisies du sujet. Et les mots « Laïcité », « respect » et « fermeté » ont résonné lors des voeux du Président de la République à l’Éducation Nationale. Dans le grand Amphithéâtre de La Sorbonne, François Hollande a réaffirmé le rôle de l’école dans la lutte contre les inégalités qui peuvent conduire à l’intégrisme. Et a insisté sur l’importance de la laïcité. Pour le Président, « une attention toute particulière doit être donnée à l’enseignement laïc du fait religieux. » C’est pourquoi, dès la rentrée 2015, il prévoit « un enseignement moral et civique dans toutes les classes de l’école élémentaire à la Terminale. » Une mesure qui devrait s’accompagner d’un apprentissage de l’esprit critique des élèves face à l’information et d’un renforcement de l’autorité des enseignants.

Des journalistes, des avocats ou encore des acteurs culturels pourraient eux aussi être mis à contribution dans les écoles. Enfin, en 2015, une journée de la laïcité devrait être mise en place et célébrée dans les établissements scolaires. Des mesures symboliques censées rassurer les jeunes enseignants, confrontés quotidiennement aux difficultés du terrain.


De jeunes enseignants sur le terrain : portraits

Arnaud voudrait faire appel à un intervenant en valeurs républicaines dans sa classe

Arnaud est un jeune professeur d’EPS qui exerce au collège Jean Vilar de La Courneuve (93) dans un quartier défini comme “sensible”. Contrairement à ce qui a été mis en avant ces deux dernières semaines, le jeune homme de 27 ans n’a pas été confronté à des cas de non respect des règles républicaines de l’école. Seule une jeune fille de sixième ne se découvre pas les bras pour faire du sport. “Ses parents le lui ont interdit à cause de sa religion,” explique simplement le professeur. Il reconnaît en revanche que la minute de silence du 8 janvier n’a pas été respectée par tous. “On a eu des réactions plutôt hostiles. Les élèves disaient que les journalistes n’avaient pas à parler ainsi du prophète, qu’ils l’avaient bien cherché… Ce genre de choses, évoque Arnaud. J’ai observé de telles réactions chez un élève sur deux.” Face à ces comportements, le jeune enseignant se sent désemparé. “Il faudrait nous apprendre comment réagir, suggère-t-il. Ça pourrait nous rassurer d’avoir des clés pour savoir comment gérer la situation.” Puisqu’il ne se sent pas assez préparé, Arnaud propose de “sensibiliser les élèves avec un intervenant comme ceux qui viennent pour le tabac, la drogue…” Face aux notions de liberté, d’égalité et de laïcité, les connaissances des élèves sont inégales. Tout comme, souvent, celles des enseignants.

 


« La seule façon de parler de laïcité, c’est pendant le cours d’histoire sur l’islam au Moyen-Âge »

Julie est enseignante stagiaire à l’Ecole Rabelais de Montrouge (92). La jeune femme dynamique a suivi un cours sur le métier de professeur et l’histoire de l’institution pendant son master, mais cela ne l’a pas préparée à la réalité du terrain. Et même ces rudiments ne sont pas clairs, « tous les profs n’ont pas la même vision de la laïcité à l’école, notamment sur la place des mamans voilées qui veulent accompagner les sorties. » Ce sujet avait fait polémique en octobre 2014 et c’est désormais au maire de trancher. « Mais c’est du bricolage, s’insurge l’enseignante. » Chaque municipalité fait donc du cas par cas. Julie regrette qu’il n’y ait pas de dialogue et qu’au final, l’enseignant doive faire face seul. « La laïcité n’est même pas une notion des programmes, » souligne-t-elle. Les cours d’histoire de CM1-CM2 sont les seuls espaces dans lesquels l’enseignant peut aborder la religion à travers l’islam au Moyen-Age, le judaïsme avec la Shoah et le christianisme pendant l’Antiquité. La transmission des valeurs comme la tolérance est donc laissée à la totale discrétion de l’enseignant. Il reste cependant délicat de parler de notions aussi abstraites que la laïcité à des enfants aux bagages familiaux divers. Du haut de ses 27 ans, la jeune femme veut toujours croire au dialogue. La semaine prochaine, elle travaillera avec ses CE2 sur le poème de Paul Eluard intitulé « Liberté ».


« J’ai déjà entendu des : Mais maîtresse je ne suis pas français, je suis musulman ! »

Anaïs, diplômée depuis deux ans, exerce à l’école primaire Emile Zola des Mureaux (78) placée en Zone d’Éducation Prioritaire. « C’est très différent de Bougival où j’étais l’année dernière. Maintenant j’ai une grosse majorité de familles musulmanes. » Contrairement à ce qu’elle pouvait craindre, les parents d’élèves avaient très bien expliqué la situation des attentats à leurs enfants et malgré quelques « Ils avaient qu’à pas se moquer, ils ont été punis… », peu de comportements anti-républicains étaient à déplorer. Le plus délicat pour l’enseignante de CM1 a été de répondre aux questions d’un enfant sur la différence entre les musulmans et les djihadistes mis en cause dans les attaques de Charlie Hebdo et de l’Hypercasher. « J’ai eu peur que les parents me tombent dessus à 16 heures ! s’écrie la jeune femme, il faut faire attention à ce qu’on leur dit.» La situation est assez difficile à saisir pour ces enfants de huit ans qui ne se sentent pas toujours français. « Ils baignent dans une autre culture et ils sont souvent paumés, remarque la maîtresse. J’ai déjà entendu des « Mais maîtresse je ne suis pas français, je suis musulman ! » Bien que quelques heures de cours d’histoire-géo et d’instruction civique soient réservées à l’explication des valeurs de la République, « On a tellement de choses à faire à l’école que ça passe souvent à la trappe, » confie l’enseignante. Elle essaie néanmoins de sensibiliser ses élèves aux notions de respect, d’égalité, de tolérance à travers des ateliers philosophiques et des petites vidéos. « Mais ce n’est pas l’IUFM (Institut de formation des maîtres) qui nous a formé comme ça, on apprend plutôt dans les ouvrages pédagogiques, » reconnaît Anaïs. Elle trouve du réconfort auprès de ses collègues enseignants. À défaut de consignes claires de l’Éducation nationale, la jeune enseignante s’appuie sur des journaux comme Le Petit Quotidien ou Mon Quotidien.


« Idéalement ces valeurs s’inscrivent implicitement dans tous les cours. » 

Pour sa première année d’exercice, Blandine est professeure de français au collège Pierre de Nolhac de Versailles (78). « C’est un collège privilégié dans lequel il y a beaucoup de respect, » confirme-t-elle. En poste depuis septembre 2014, elle se sent bien formée sur ces questions. « On a eu plusieurs conférences qui balayaient les grands thèmes de la République dont la laïcité avant de passer le CAPES, explique la jeune femme. Mais tout ça était assez théorique, en vue de se préparer au concours.» Jamais confrontée à la moindre contestation, la professeure n’a eu aucun souci pour faire débattre ses élèves autour de la minute de silence du 8 janvier. Elle les a fait discuter et tous ont bien compris la portée de l’hommage. Idéalement, Blandine pense que ces valeurs doivent « s’inscrire dans tous les cours de façon implicite. En français c’est assez facile de prendre des textes qui transmettent ces notions. » Pourtant Blandine a sa propre définition de la laïcité. Pour elle, il y a une incohérence à accorder à chacun la liberté de culte, mais à en interdire les signes extérieurs à l’école. Un paradoxe qui alimenterait pour la jeune femme de 25 ans le communautarisme et l’intégrisme. Mais lorsqu’elle passe le portail du collège, elle endosse son rôle « d’agent de la République française » et s’efforce d’appliquer ses principes. Un effort d’autant plus facile que ses élèves ne les contestent pas.

Marthe Ronteix
@MartheRonteix

Crédit : Jyaire

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